J’ai démissionné de ce poste en avril 2008.
Je travaillais en milieu ouvert : je suivais 25 adolescents (de 13 à 19 ans environ) en famille et/ou en foyer.
Ces jeunes sont suivis sous mandats judiciaires : ce sont les juges des enfants qui les dirigent vers notre service.
La plupart du temps, c’est une obligation. Nous pouvons suivre les jeunes dans différents cadres :
la Liberté Surveillée Préjudicielle :
la Liberté Surveillée :
le Sursis avec Mise à l’Epreuve :
En Milieu Ouvert, nous travaillons autant avec les jeunes et les familles qu’avec les partenaires (Mission Locale, centres de formation, foyers, centres culturels...)
Ensuite, tout dépend de l’éducateur et de ses envies de partenariat.
Nous sommes également en lien direct avec le Tribunal Pour Enfants (Juge des enfants, Juge d’instruction)
Des raisons nombreuses et complexes m’ont poussé à démissionner, elles sont expliquées dans la lettre qui suit et plus en détail dans la suite de l’article.
Monsieur le Directeur Régional,
Je suis éducatrice contractuelle à l’UEMO1 [1] de Trifouillis-les-Oies - Antenne de Petaouchnok depuis le 18 avril 2006. Je vous informe aujourd’hui de ma démission de ce poste. Ce fut mon premier emploi à la suite d’une année passée en Amérique Centrale, lors de laquelle j’ai réalisé une étude sur la délinquance juvénile. C’est donc avec une connaissance élargie des problèmes de délinquance et un engagement fort que je me suis investie dans ce travail.
Bien que mon intégration dans l’équipe se soit très bien déroulée, je vois de trop nombreux obstacles institutionnels à l’accomplissement des missions qui m’ont été confiées.
Parmi les paradoxes liés au travail de l’éducateur, vient en premier le statut humain. En effet l’éducateur doit incarner le système judiciaire, mais il se révèle n’être au final qu’un tampon humain dans un système de plus en plus répressif. La précarité de vie des familles fait sans cesse écho à la précarité psychologique et financière d’un travailleur social auquel on n’apporte aucune garantie. Outre les contrats successifs d’une durée moyenne de 6 mois, nous empêchant de voir à long terme, la mission éducative n’est jamais réellement mise en avant, ceci faisant de nous des gestionnaires. Cela induit un perpétuel manque de confiance vis-à-vis de la réelle efficacité de notre travail. C‘est sans parler de la mauvaise image au regard des autres acteurs sociaux et de la façon dont le travail éducatif est parfois ridiculisé lors de certains jugements (Cas particulier Serge J.). Culpabilité et frustration sont le lot quotidien des éducateurs de milieu ouvert.
Un des autres paradoxes liés au travail de l’éducateur est l’exigence de qualité professionnelle face à la complexité des situations. Malheureusement, les problèmes sociaux et judiciaires des adolescents sont toujours liés à une mauvaise situation familiale. Ce ne sont donc pas vingt-cinq jeunes que nous suivons, mais vingt-cinq familles. Cette situation nous met dans l’impossibilité de faire pour tous une véritable coordination entre les acteurs sociaux, ni même de prendre le temps d’« enquêter » et d’agir concrètement. Les contraintes de temps et d’argent font que les biais qui sont à notre disposition se révèlent bien minces.
Il est également paradoxal que la solution la plus fortement encouragée par la hiérarchie soit l’insertion professionnelle. Si l’entreprise est capable à elle seule de réaliser l’action éducative, quel est le rôle de l’éducateur ? On laisse de côté les problèmes familiaux et les conséquences qu’ils entrainent. Le mythe de l’enfant fainéant est pourtant chaque jour contredit lors des entretiens avec les jeunes. Travailler leur apparaît toujours comme une solution à leurs problèmes. Il nous manque alors les biais environnementaux et familiaux qui permettraient que l’insertion professionnelle soit couronnée de succès. On pourrait avoir l’impression que le Ministère de la Justice répond uniquement aux diverses pénuries de main-d’œuvre de l’économie française. En effet, que les jeunes aient quatorze ou dix-huit ans, on n’envisage pas du tout la poursuite du parcours scolaire, même si ce problème est évidemment lié au fonctionnement de l’Education Nationale. Dans les faits, les tribunaux évaluent de plus en plus le parcours du jeune selon le seul critère du contrat de travail. La réussite du parcours éducatif est de moins en moins prise en compte. Il est évident que l’accès au travail est plus difficile pour les classes défavorisées. Les consignes actuelles tendent à une criminalisation de la pauvreté (culturelle et financière).
Enfin je précise que pour ma part, les règlements internes n’ont pas été respectés. Pendant un an et demi, j’ai payé pour travailler. En effet, n’étant pas propriétaire du véhicule que j’utilise, je ne peux déduire mes frais de transport de mes revenus imposables et je n’ai bénéficié d’aucun défraiement de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, malgré mes demandes répétées. Il s’est avéré lors de l’arrivée de deux nouveaux titulaires en septembre 2007 à Petaouchnok, que nos trajets Trifouillis-Petaouchnok étaient remboursés. Ainsi du 18 avril 2006 au 1er septembre 2007, j’ai dépensé 3400 euros en frais de repas et de transport (Calcul selon le barème des impôts). Suite à ma demande (faite en décembre 2007, par courrier), Monsieur le Directeur Départemental m’a assuré lors d’une réunion de service, qu’une solution serait trouvée. Il n’y a eu aucune suite. Il me paraît raisonnable d’espérer que l’administration me dédommage pour la contrainte financière que j’ai subie. Dans le cas contraire, je saurai envisager les recours à ma portée.
Il me semble significatif également de mentionner l’absence de considération que j’ai ressentie suite à mes plaintes successives pour les raisons évoquées ci-dessus. Je suis en effet titulaire du permis de conduire et c’est pour cette raison qu’il était plus facile pour mes supérieurs d’utiliser mes compétences sur le poste de Petaouchnok. A chaque évocation des contraintes liées à ce poste, on m’a offert la priorité lors d’une prochaine ouverture de poste sur Trifouillis. Pour mon malheur, on ne m’a jamais contactée quand des postes ont été vaquant (bien sûr, en l’absence de titulaire postulant). Mon permis faisait de moi une employée plus utile à Petaouchnok. Cela reflète quelque peu l’importance que l’on donne aux employés. Cela va de paire avec le type de contrat que l’on signe. Et peut-être même que l’on attend de nous le type de lettre que je suis en train d’écrire.
Vous comprendrez que je quitte mon emploi avec le désir de continuer ma carrière professionnelle dans ce domaine, qui m’est cher, mais que les conditions de travail au sein de la PJJ sont de plus en plus précaires. Il est difficile (voire impossible) d’y rester, d’y durer, sans prendre en compte les fonctionnements mentionnées plus haut, et donc de remettre en cause tout le système.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.
Alfonsina
La Protection Judiciaire de la Jeunesse est une institution publique, affiliée au Ministère de la Justice.
Cette administration de service public, est une tentative pour établir un pilier solide de la Justice des Mineurs, mais elle est encore incomplète. Elle fait régulièrement appel à des structures associatives, et participe à leur financement. Les employés de la PJJ sont fonctionnaires, mais dans les structures associatives, le statut du privé s’applique, avec sa grande variété de contrats. 7000 éducateurs travaillent à la PJJ, mais malgré le statut de service public, plus de 1000 sont contractuels et ne bénéficient pas de la sécurité de l’emploi nécessaire à la sérénité du suivi éducatif.
Il faut également faire la différence entre l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), et la PJJ :
La PJJ se charge du suivi pénal des adolescents dits " délinquants" (nous préférons les désigner par "adolescents en conflit avec la Loi").
L’Aide Sociale à l’Enfance travaille dans le cadre de l’article 375 du code civil (protection des mineurs en danger) alors que la Protection Judiciaire de la Jeunesse suit l’ordonnance du 2 février 1945 [2], dont voici les deux premiers articles (cliquez ici pour lire l’intégralité de l’ordonnance de 45 )
Chapitre Ier : Dispositions générales.
Article 1
Modifié par Loi 51-687 1951-05-24 art. 1 JORF 2 juin 1951 - Modifié par Ordonnance 58-1300 1958-12-23 art. 1 JORF 24 décembre 1958
Les mineurs auxquels est imputée une infraction qualifiée crime ou délit ne seront pas déférés aux juridictions pénales de droit commun, et ne seront justiciables que des tribunaux pour enfants ou des cours d’assises des mineurs.
Ceux auxquels est imputée une contravention de police de cinquième classe sont déférés aux juridictions pour enfants dans les conditions prévues à l’article 20-1.
Article 2
Modifié par Loi n°2002-1138 du 9 septembre 2002 - art. 12 JORF 10 septembre 2002
Le tribunal pour enfants et la Cour d’assises des mineurs prononceront, suivant les cas, les mesures de protection, d’assistance, de surveillance et d’éducation qui sembleront appropriées.
Ils pourront cependant, lorsque les circonstances et la personnalité des mineurs l’exigent, soit prononcer une sanction éducative à l’encontre des mineurs de dix à dix-huit ans, conformément aux dispositions de l’article 15-1, soit prononcer une peine à l’encontre des mineurs de treize à dix-huit ans en tenant compte de l’atténuation de leur responsabilité pénale, conformément aux dispositions des articles 20-2 à 20-9.
Le tribunal pour enfants ne peut prononcer une peine d’emprisonnement, avec ou sans sursis, qu’après avoir spécialement motivé le choix de cette peine.
Un juge pour enfants peut, s’il estime que l’enfant ou l’adolescent est en danger, prononcer une mesure de protection. Le même juge pour enfants peut, en cas de délit ou de crime, prononcer une sanction éducative ou une peine d’incarcération à l’encontre du même enfant ou adolescent. Une vision globale permet donc au juge de plus facilement appréhender la situation d’un enfant ou d’un adolescent qui vient de commettre un délit.
Ainsi, lors des audiences, les éducateurs de l’Aide Sociale à l’Enfance et ceux de la Protection Judiciaire de la Jeunesse sont présents ensemble dans le bureau du juge et peuvent partager leurs informations, ce qui s’avère déterminant dans la décision finale.
Depuis quelques temps, on explique aux acteurs judiciaires, qu’il serait préférable que les rôles soient mieux déterminés. Il serait préférable, nous dit-on, que les juges se spécialisent : enfance en danger ou enfance délinquante ! Ces deux situations ne seraient désormais plus liées : si un enfant déclaré "en danger" par un premier juge commet un délit, c’est un second juge qui s’occupe de le juger pour les faits de délinquance ! Il est évident que les deux juges ne pourront pas toujours discuter des enfants qu’ils suivent en commun. Ceux qui devront juger pour des faits de délinquance devront donc refaire le travail d’approche du premier juge et reprendre les rapports des travailleurs sociaux ou en demander d’autres.
Cela allonge la durée d’investigation et il est certain que cela mènera vers plus de sévérité. En effet, les affaires seront prises avec beaucoup plus de distance si seuls les faits de délinquance apparaissent dans le dossier.
De plus, les enfants ou adolescents en danger pris en compte par la justice se plaignent souvent de devoir répéter leur histoire, certains ne comprennent pas pourquoi on leur pose toujours les mêmes questions : "mais lisez mon dossier, pourquoi dois je raconter ma vie à plein de personnes différentes ?"
Ils ont raison : j’ai remarqué que cela avait plus pour fonction de les enfermer, que de les libérer. La parole n’est plus libératrice, elle est devenue une habitude, et même, parfois, une façon de s’excuser eux-mêmes pour les bêtises commises. Pour certains, cela peut même se transformer en jeu. Ils évoquent leur vie, triste bien souvent, mais le fait de la répéter à plusieurs adultes qui réagiront de façons différentes leur renvoient une horrible sensation de banalité et de cynisme. Ainsi, travailler la réparation (construire leur vie en harmonie avec ce qu’exige notre société et leurs propres histoires et désirs) devient de plus en plus difficile pour les travailleurs sociaux et les juges.
Il est également important de revenir sur l’article 2 de l’ordonnance de 1945, qui précise que le tribunal doit obligatoirement justifier les peines de prison qu’il donne : depuis l’été 2007, les juges doivent justifier le fait de ne pas prononcer une peine d’emprisonnement pour un mineur récidiviste de plus de 16 ans. C’est ce que les spécialistes ont appelé "Peines plancher". Et cela va à l’encontre de l’ordonnance de 1945, qui est pourtant toujours en vigueur.
Ces sujets : la protection de mineurs en danger, le rôle de l’éducation, ou la contradiction entre l’esprit des lois et la politique du gouvernement, sont déjà évoqués sous un autre axe dans l’article sur la répression.
Votre article sur le champ d’intervention de la PJJ est incomplet : la Pjj intervient en application de l’ordonnance de 45 mais aussi de l’article 375 du code civil !donc tout autant auprès des mineurs en danger que des mineurs "délinquants" , qui bien souvent sont les mêmes, surtout en ce qui concerne les adolescents.
Je tiens à clarifier quelque chose : notre article est en effet incomplet, car nous ne l’avons pas encore terminé. (il est vrai que l’on met du temps, mais le deuil de la PJJ est long à se faire, j’ai encore des messages de collègues sur les ados que je suivais il y a encore deux mois, et ça prouve bien à quel point ce travail est un travail permanent. Il nous occupe jusque chez nous, même quand on a démissionné, et le plus dur est de ne plus du tout pouvoir agir.
Nous voulons le terminer cet article mais avec la tête claire !)
Ensuite, je ne suis pas d’accord avec l’auteur du messsage ci dessus. Bien sûr que la PJJ peut suivre des ados sous l’article 375 mais on sait également que cela se fait de moins en moins. c’est ca que je combats. Et quand il écrit qu’un ado délinquant est un ado en danger, je pense que cet article et l’autre "transversale des moyens de répression" en parle déjà longuement. Ce qu’il y a à dénoncer, c’est justement ce cloisonnement que, peu à peu, met en place le ministère de la justice. Peut-être que l’auteur du message travaille dans une région où l’équité est présente (comme par exemple l’ouest de la France) mais dans celle où j’exerçais, sur 25 jeunes, je n’avais aucun suivi sous l’article 375. Il a fallu que j’ai une tres bonne relation avec une jeune fille pendant deux ans (SME) et que l’Aide Sociale à l’Enfance se mette de côté. (Les educs ont clairement fait comprendre à l’ado, placée en Assistance educative depuis deux ans en foyer habilitée ASE, que le milieu ouvert ASE n’était pas intéressé pour la suivre et l’aider à trouver une solution pour le mois de septembre, à la fin de sa 3ème). J’ai ainsi pu obtenir du Juge pour Enfants une Action Educative en Milieu Ouvert (article 375) de 6 mois. Si l’ASE n’avait pas voulu, c’est elle qui aurait obtenu le suivi.on ne m’aurait même pas demandé mon avis.
Un adolescent délinquant est aussi un adolescent en danger, j’en suis parfaitement convaincue mais le système judiciaire de ces 20 dernières années a tenté et tentera de plus en plus de nous éloigner des mesures de protection, pour nous enfermer dans le répressif.
Bien sûr, il y a des régions où le tout répressif tarde à se généraliser, grâce aux actions des educs et des directeurs. Mais qui est dupe ? Qui veut encore applaudir un système qui tombe en ruine ? Ce qu’écrit l’auteur du message ci dessus est fondamental mais si personne ne le défend ça ne sera bientôt plus vrai dans l’esprit des gens.