L’Homme , animal politique , organise , les moyens de communication , les moyens de surveillance , et les moyens de répression , pour définir le "déviant" , assoir un pouvoir , qui combat ce "déviant", et hiérarchiser , en fonction de ces deux extrêmes , sa propre morale , en évolution .

Le documentaire et la télé-réalité

Rédacteur : SylvanoDeLaSelva  - Publié le 7 septembre 2007 05:45  - Dernière mise à jour le 6 décembre 2008 00:17

Jean Rouch aimait l’Afrique.

Il aimait la terre, les gens, et n’avait pas choisi cette destination pour son intérêt touristique. Il y est allé pour les besoins de sa profession dans un premier temps, puis voyage après voyage, il y a laissé des amis chaque fois plus respectueux envers sa démarche. Il a su convaincre de sa sincérité, de sa curiosité scientifique, d’une vraie démarche humaniste, et il nous reste aujourd’hui ses films pour en témoigner.

Il a créé, à la fin des années 50, le cinéma-réalité ou cinéma-vérité. On l’appellera parfois cinéma de la sincérité, et vous comprendrez que c’est important.

Mais quel rapport avec la télé-réalité ?

Jean Rouch filmait la vie de tous les jours, celle que l’on pourrait qualifier de "vraie" vie. Il croyait en un cinéma du réel. Mais bien souvent, la réalité n’est plus la même une fois que vous la filmez. Les aspects techniques sont d’énormes obstacles à la captation du réel, les scènes intéressantes ne se déroulent pas toujours sous l’œil de la caméra, il est possible qu’une scène réellement filmée ne dise qu’une partie de la vérité, etc... Alors Jean Rouch utilisait des procédés d’ajout, des techniques de récit, ou écrivait parfois une histoire qui raconte la vie de tous les jours. L’histoire est jouée, mais c’est l’histoire du quotidien, par les acteurs du quotidien, d’après une longue observation, d’après un point de vue scientifiquement documenté, etc...

On pourrait chercher à donner une liste exhaustive des critères qui attestent de la "réalité" d’un situation filmée. Une certaine impression de "vérité" comme peut nous donner l’image d’une caméra de surveillance ne nous dit pas que les faits qui y sont montrés se sont réellement déroulés tels qu’on les voit. Il peut y avoir des acteurs, une mise en scène, un montage, des effets spéciaux... Et l’on verra pourtant l’image d’une caméra de surveillance. La vérité est ailleurs, comme dirait l’autre...

Alors si dans une image, tout est plus ou moins faux, ne faut-il pas plutôt s’interroger sur la scénarisation de la réalité ? Quels sont les choix de mise en scène ? C’est d’ailleurs une question qu’il faudrait se poser à propos des médias en général. Il n’y a presque plus de différence entre les méga-productions de l’industrie du cinéma, et tous les autres genres télévisuels. On met en scène, on coupe, on ralonge... On ajoute des effets, une musique chargée d’émotions, un sous-titre qui interprète la scène dont nous ne voyons qu’un court extrait... Bref, où va-t-on ? Les scénarios sont partout, même dans un reportage du journal de 20h [1]...

Cela ne vous rappelle rien ? Avez-vous entendu parler de l’existence de scénarios pour la télé-réalité ? N’avez-vous jamais eu l’impression que les "candidats" démarraient des discussions très orientées sans raison apparente ? Pourtant, la preuve n’est même plus à faire : La dernière Télé-Réalité en date, Secret Story, impose aux candidats des actions et des paroles selon un scénario bien défini. Vous avez-encore des doutes ?

Jean Rouch et Koh Lanta, même combat.

Mais il reste tout de même deux différences fondamentales :

  • Premièrement, Jean Rouch était bien conscient que les scénarios conflictuels ne peuvent être décrits, que si on s’attache à étudier le quotidien, les habitudes, les peurs, les difficultés de ces acteurs de la vie. C’est dans le quotidien que l’on doit analyser la violence. Alors que les contraintes inhabituelles, l’exigence du spectaculaire, la théatralisation des scénarios ne peuvent que plonger le spectateur dans la fiction.
  • Deuxièmement, Jean Rouch était anthropologue.
Vous me direz que ça ne veut rien dire. Et pourtant il y en aurait des choses à dire, qui pourraient se résumer de cette façon : l’anthropologie, en tant que science de l’Humain, nous aurait évité bien des dérives dans la construction des programmes de télévision. (Même si les discours de certains cinéastes consciencieux nous avertissent déjà depuis longtemps sur ces sujets.)

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Pour développer, on peut déjà supposer qu’un anthropologue aurait refusé le principe du casting, aurait refusé la mise en situation dans des environnements fictionnels, et évidemment, se serait bien gardé de promettre richesse ou succès médiatique à ses protagonistes.

C’est tellement évident qu’on a du mal à l’expliquer : alors que le documentaire explore la poésie des choses simples, la casting pousse l’individu à se démarquer, à en faire plus que les autres, à faire sortir son personnage de l’ordinaire, à se travestir... Notre ami anthropologue-lambda ne pourrait pas envisager de sélectionner ses candidats sur casting, sans faire un travail essentiel pour détacher l’impact du "casting" sur les comportements humains.

On ne développera pas le fait que le comportement des protagonistes sera également différent si vous les enfermez dans un château chamarré, ou si vous les isolez sur une île paradisiaque...

On développera par contre un peu plus, les promesses de célébrité et de richesse. Pour commencer, on pourra distinguer trois effets :

  • 1) La récompense place l’action sur le mode de la compétition : Il faut chercher à être le meilleur, car la seconde place ne compte pas. C’est le règne du manichéisme : soit vous êtes bon, soit vous êtes mauvais. Rien n’encourage les gens à se satisfaire de petites qualités, qui apparaissent inutiles dans ce contexte. (on peut d’ailleurs le voir dans les portraits de candidats qui sont faits lors des "Prime Time", chacun a "sa" case, "sa" qualité unique et prédominante...) Mais on peut également chercher à éliminer ses concurrents. Et ce qui est formidable pour les producteurs et les diffuseurs, c’est que ces aspects apparaissent noyés dans la complexité des relations humaines, et que leur importance est partiellement dissimulée. La compétition se normalise à mesure que la société toute entière l’intègre dans ses fonctionnements.

  • 2) La récompense flatte l’ego. On ne cherche plus à témoigner du quotidien, mais au contraire à ancrer son parcours dans l’exceptionnel, histoire de rêver un temps qu’on entrera dans l’Histoire. Malheureusement pour tous les "abusés" de ces dernières années de Télé-réalité, on a bien vu qu’il était presque impossible de faire une carrière sérieuse par la suite.
  • 3) On peut même imaginer que la perspective de la récompense active en nous des réflexes "Pavloviens". La mécanique de notre esprit peut être activée par des schémas inconscients, diminuant notre capacité à exprimer réellement nos opinions. Par exemple, notre façon d’agir qui s’adapte automatiquement au contexte de certaines relations dans une hiérarchie professionnelle : il y a un rituel de l’entretien avec son supérieur, comme il y a un rituel de la brosse à dent, ou du courrier le matin. Et dans un grande partie de ces rituels, nous cherchons une forme de récompense qui nous encourage à continuer. Ces rituels sont très massivement utilisés par la Télé-réalité, afin de plonger "mécaniquement" les candidats dans des modes d’expression standardisés ("le procès", "l’annonce des résultats", "le débriefing militaire", "l’épreuve initiatique"...)
    Ces rituels peuvent devenir pour les monteurs, des "images standard" qui rythment le programme : "Tous les matins, quand le réveil sonne, Vanessa se lève de mauvaise humeur et jette sa couette." On pourrait choisir de faire un film qui dirait comment et pourquoi Vanessa a jeté sa couette ce matin-là. Dans une télé-réalité, on préfèrera montrer Vanessa jeter sa couette lorsque cela répond à un climat que l’on a choisi de mettre en valeur. Il y a une "utilité" dramatique de l’image. Chaque image est réduite à la stricte émotion que l’on veut lui faire suggérer. Point besoin de se questionner sur le sens d’une image : Vanessa en a parlé au confessionnal, c’est "donc" l’unique raison pour laquelle elle a jeté sa couette. Jérome a éliminé Sonia au feu de camp, et la raison qu’il donne est "la seule" à retenir. Et s’il donne une autre raison le lendemain, ce sera encore plus drôle d’insister sur ses contradictions. Se demander si l’effet "feu de camp" a influencé Jérome, cela n’intéresse pas le producteur de télé-réalité. Ou plutôt si, mais il préfère se cacher derrière le concept de "réalité".
« Toute prise de vue est une découpe de l’espace et du temps : le cadre est un cache. »  [2]

On pourra conclure provisoirement tout ça, par une formule que nous avons rencontrée très souvent dans nos recherches : La télé-réalité c’est "enfermement, surveillance, récompense". Jean Rouch aurait-il accepté de réaliser un produit de ce genre ?

En passant, cela fait un petit moment que je n’ai pas vu d’anthropologue à la télévision...

Et c’est sans parler de philosophie.
« Ce qui fait l’Histoire, c’est le pouvoir des hommes de réordonner la matière de leur expérience, en anticipant par la pensée sur la réalisation. Les formes ne sont pas que des produits et des témoins, elles sont aussi causes d’œuvres et de conduites. »
Pierre Francastel  [3]

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PS : Enfin, tout ceci nous permettra de rééxaminer une autre différence qui tend à s’effacer : celle qui existe entre le reportage télévisé et le documentaire : c’est à dire, entre le "film journalistique" et le "film cinématographique". Car il faudrait revenir sur ce thème que nous abordions plus haut : Qu’est-ce qu’une "information" au sens où les journalistes l’entendent ? Quelle image "fait preuve" selon les critères journalistiques ?

Alors, à vos télés, analysez, chronométrez, évaluez vous-mêmes la pertinence d’une description. Car, d’une description tronquée, peut germer une conclusion mensongère.

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